Les pathologies de la démocratie

Auteur(s) de l'ouvrage: 
Cynthia Fleury
Maison d'édition: 
Fayard
Date de parution de l'ouvrage: 
Janvier 2005
Date de rédaction: 
Octobre 2013

 

Avant propos

L’objectif : faire un bilan de la démocratie en 2005, centième anniversaire de la séparation des Eglises et de l’Etat, centenaire du parti socialiste, 6oème anniversaire de l’armistice de mai 1945 et de la libération des camps nazis

Principal message :

Urgence du re-enchantement d’une réflexion sur la démocratie, ses schèmes, ses valeurs, ses principes

 

Problématique

Démocratie naissante / démocratie adulte : Révolution / Réforme

Le livre est en partie construit sur l’opposition entre  démocratie naissante et démocratie adulte. L’Analogie entre l’individu et la démocratie est elle pertinente ? la démocratie n’est elle pas constamment à re-inventer en fonction de nouveaux contextes, si non elle meurt ;c’est comme l’amour.

 

«  Si La démocratie naissante de 1789 a pour principe la Révolution, celle de 2005 a pour principe la Réforme. Si la démocratie naissante prône l’individualisme sans vergogne, celle de 2005 pense au contraire qu’il faut se garder du culte de la personnalité. Si la première, pour se construire, a pris pour appui sur des dynamiques de conquêtes – de libertés, de droits à conquérir –, la seconde se pérennise au contraire par des dynamiques de renonciation, de deuil et d’autolimitation. Si la première pense la citoyenneté de façon abstraite, la seconde veut la particulariser et lui adjoindre une dimension identitaire. Si la première prône la Culture, la seconde plébiscite les cultures et leurs équivalences.(…) Si la première était industrielle, la seconde est entrée de plain-pied dans l’ère de l’information » (page14)

 

 

« Une question essentielle du rapport entre religion et politique, entre mysticisme et république, celle aussi de la « foi publique » : comment faire sa place au Transcendant sans un subir les inconvénients ? Le sacré peut-il résister à la démocratie ? L’idéal laïc de la démocratie naissante a-t-il vécu ? Quelle laïcité la démocratie française doit-elle inventer pour réussir son passage à l’âge adulte ?

 

Structure de l’ouvrage

Trois parties inégales du point de vue du nombre  de pages et de chapitres :

  • 1ère  Partie. Les âges de la démocratie (60 pages) centrées sur l’opposition apparente entre Révolution et Réforme
  • 2ème partie. Les troubles comportementaux de la démocratie (150 pages)
  • 3ème partie L’aggiornamento de la démocratie (55 pages) qui commence par un chapitre : Résister à l’absolutisme ou prendre conscience du mal en nous.

 

1ere partie

Les âges de la démocratie

 

La Réforme / La Révolution

Dans une démocratie adulte, il s’agit moins de conquérir encore et toujours davantage que de mieux maîtriser, d’améliorer, de perfectionner ce que l’on a conquis. En ce sens, la dynamique n’est pas celle de l’obtention nouvelle, mais celle de la régulation (et donc de l’autolimitation).

Dans la révolution ,il faut « obtenir » pour être en adéquation avec l’esprit démocratique, dans la Réforme il faut apprendre à « renoncer » ( p56).

Toute Réforme nécessite une « révolution «  dans les esprits. Pour que réformer devienne possible et ne sois pas synonyme de refouler, il faut en effet que les esprits « révolutionnent » leur vision des choses.

Si la Révolution semble s’imposer de façon extérieure, comme si l’évènement avait raison  des hommes, la Réforme, elle ne s’impose pas mais se construit délibérément : c’est la raison des hommes qui fait la Réforme, quand la Révolution , elle , convoque d’abord la passion.

 

Nous nous alarmons de l’affaiblissement du pouvoir de l’Etat, mais personne s’interroge vraiment sur la montée en puissance de la société civile, (..) il faut considérer la négociation comme le nouveau principe à partir duquel s’exerce la souveraineté gouvernementale. En ce sens « négocier » est l’autre nom du processus réformateur (p57).

La gouvernance exprime le fait que le politique ne peut plus être pensé sur la base d’un contrôle d’un gouvernement sur la société, mais sur la pluralité d’acteurs. Dans la démocratie adulte, on ne peut donc plus imposer mais composer, on  ne peut plus diriger mais partager, on ne peut plus gouverner mais réformer. La Réforme, c’est la gouvernance à plusieurs. (..) La souveraineté est désormais redistribuée (p58).

 

2ème partie

Les pathologies

 

Histrionisme[1] en démocratie : « un individu qui veut pour soi toutes les libertés, et tous les droits, qui veut pouvoir être au centre de tout et en jouir, sans jamais en payer le prix » ; « Si on identifie la démocratie naissante au stade de l’enfance, on comprend mieux pourquoi ce qui était acceptable chez elle ne l’est plus forcément dans les démocraties adultes » Oui ?

Qui est donc l’homo democraticus contemporain ? (p147).

 

De l’individuation,  principe d’émancipation personnelle, à l’égocentrisme ravageur. « Si l’individuation est un principe qui ne concurrence pas celui de la cohésion sociale, l’individualisme est, au contraire, un principe qui rentre en contradiction avec elle ».

Civilité / incivilité « la civilité est l’activité qui protège le moi des autres mois » c’est un masque, une hypocrisie qui permet de préserver le lien qui me lie aux autres, un masque non pour se cacher, mais pour me montrer apte à la rencontre et au dialogue avec l’autre (p123).

 

Dans l’ère  de l’information, celle-ci ne suffit plus à créer la communication, c’est même l’inverse. En rendant visibles les différences culturelles, les inégalités, elle oblige à un gigantesque effort de compréhension » « Le monde est devenu un village global sur le plan technique, il ne l’est pas sur le plan social, culturel et politique » « information, communication, culture ne s’articulent plus de manière positive » (p112). La pathologie démocratique numéro un à l’ère de l’information est certainement cette tendance qu’à l’individualisme à fragiliser le lien social » (p 110).

Relation des démocraties adultes avec les démocraties naissantes et autres régimes politiques : Aujourd’hui les distances ne sont plus physiques mais culturelles « L’enjeu pour une démocratie adulte est double, il faut comprendre l’autre, mais il faut également que l’autre la comprenne ; En d’autres termes, la démocratie adulte doit parvenir à communiquer correctement sur elle-même, à maîtriser l’information qu’elle transmet à l’autre pour éviter que celui-ci ne l’utilise contre elle » (p113) « l’information et la communication demeurent des valeurs d’émancipation, alors qu’elles sont aussi des marchandises. Comment admettre que, dans un monde ouvert, la cohabitation culturelle devienne un enjeu aussi important que la prise en compte des inégalités Nord-Sud ou les questions d’environnement ? » (p114).

 

Misologie[2]

 

Une question essentielle : rapport entre religion (ou plutôt spiritualité) et politique

Laïcité et foi républicaine (religion et politique) p60

L’histoire nous apprend que seul le Droit peut fonder sereinement une République

Pour Robespierre, pour qu’une République ne s’effondre pas ou ne désespère pas d’elle-même, il faut qu’elle préserve un rapport avec le Transcendant, quelque chose qui l’oblige à se dépasser, il faut qu’elle continue de sacraliser.

L’athéisme est une pathologie de la République

Athéisme selon Robespierre : ce n’est pas l’absence de religion, mais l’absence de croyance dans le dépassement de soi.

La norme républicaine ne s’évalue pas seulement à l’aune de l’humain, Elle trouve son fondement dans ce face à face avec le Transcendant, dans la capacité métamorphique de l’être humain

Appliquer les principes républicains c’est immanquablement opérer une « conversion » de l’esprit

John Locke : l’athéisme détruit la cohésion sociale, thèse de l’athéisme conspirateur. « Le lien social ne peut se penser hors de l’engagement de la parole. Or le champ de la promesse ne relève pas de la sphère du droit mais appartient définitivement à l’ordre de la spiritualité. Si la République a un esprit, elle a également une âme, et si le premier relève de la raison, le second relève de la foi. Mais la foi n’est pas le dogme. C’est pourquoi Robespierre préfère recourir aux expressions d’Etre suprême, d’immortalité de l’âme, plutôt que de parler de Dieu

La foi, c’est l’autre nom d’une confiance sublimée, c’est-à-dire non pas d’une confiance ébahie, complaisante, mais d’une confiance préparée à faire face aux assauts de la défiance généralisée ; Perdre la foi, ce n’est pas perdre ses illusions, mais sa rectitude, sa ligne de conduite, son exigence d’élan, son exigence de confiance ; en un mot tout ce qui fait la valeur d’une République (p63-64).

Si Robespierre et Locke rechignent tant à l’athéisme c’est  parce qu’ils redoutent sa capacité à gangrener la société, à fragmenter son unité, à dissocier le droit de la Morale, en un mot à désacraliser le lien social. Si la République n’est pas religieuse, elle n’en est pas moins sacralisée et quiconque entend se priver de la sacralisation est soit stupide soit pervers. (p65)

 

Les démocraties occidentales se morcellent d’autant plus qu’elles semblent désabusées, comme dépourvues d’idéal. Et il ne s’agit pas d’une illusion d’optique. Mais comment repenser aujourd’hui la fonction du Transcendant ? Où la localiser.

Paradoxalement, la meilleure façon de protéger la relation au Transcendant reste le choix de la laïcité. Parce que, au-delà du principe de la protection accordé aux croyances spirituelles, elle demeure le garant de la liberté de conscience (p69).

Aujourd’hui on est en présence de deux conceptions de l’idéal laïc.

 

 

3ème partie

L’aggiornamento de la démocratie

 

Résister à l’absolutisme (prendre conscience du mal en nous)

Référence à Carl Gustav Yung : un risque important est celui engendré par l’absolutisme de ceux qui croient détenir le sens du Bien et du Mal et se prétendent indemnes de toutes compromission  avec le Mal. Croire, en effet, qu’on peut tenir à l’extérieur de soi, le Mal, qu’on peut rester à jamais innocent, …. la vengeance  de l’inconscient sera terrible et se retournera contre les individus (et les systèmes) qui ont tenté de le refouler

 

Métaphysique de la démocratie

La massification et le goût pour la consommation sont deux pathologies de la démocratie.

On a longtemps vécu le processus démocratique sur le mode d’une dynamique de conquête (de droits fondamentaux, de liberté, de l’égalité), mais on a oublié qu’à l’origine même de la démocratie se tenait autre chose, l’idée d’une passion commune, et très vite celle d’une tempérance propre.

Pour Tocqueville la démocratie est liée à un processus d’initiation personnel et collectif, Pour Tocqueville la démocratie est tout à la fois physique et métaphysique (liée à la destinée humaine) (p302).

Pour  Agnés Antoine (auteur de L’impensé de la démocratie) la démocratie se trouve au XXI siècle, au pied du mur à cause de l’impensé de la démocratie : rapport de la modernité à la religion.

Quel type de foi est-il possible d’envisager à l’intérieur de la condition démocratique ?

Réformer c’est tenter de penser la foi sans la religion, la croyance sans le culte, la spiritualité sans l’orthodoxie.

Ce n’est donc pas que la France soit incapable de se réformer, c’est qu’elle n’a pas fait le lien entre la Réforme et la question métaphysique.

 

La démocratie peut-elle en dehors de la religion, créer à l’intérieur d’elle-même des dispositifs de transcendance » ?

 

 

 

[1] Le trouble de la personnalité histrionique (TPH ; anciennement hystérique) est défini par l'Association américaine de psychiatrie (AAP) comme un trouble de la personnalité caractérisé par un niveau émotionnel et de besoin d'attention exagéré. Le patient est en quête d'attention de la part d'autrui, essaie de se mettre en valeur, de séduire, ou simplement d'attirer le regard ou la compassion. La séduction devient un besoin pour la personne qui vit avec ce trouble affectif. Le besoin de plaire devient excessif.

[2] Aversion pour le raisonnement, pour la discussion, pour l’argumentation logique ; consiste à se contenter du sens commun pour résoudre les grands problèmes et à considérer la spéculation comme stérile. C'est affirmer qu'on peut déterminer plus sûrement la grandeur et l'éloignement de la lune par la simple vue que par le calcul. Ce n'est là qu'une pure misologie .