L'intelligence artificielle

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Titre de l'ouvrage: 
L'ingelligence artificielle. Anatomie d’un antihumanisme radical
Auteur(s) de l'ouvrage: 
Eric Sadin
Maison d'édition: 
Edition L’échappée
Date de parution de l'ouvrage: 
Janvier 2018
Date de rédaction: 
Avril 2019

 

Introduction - l’IA le surmoi du XXIè siècle

Qu’est ce que l’intelligence artificielle ?

« Désormais, la charge dévolue au numérique ne consiste plus seulement à permettre le stockage, l’indexation et la manipulation aisés de corpus chiffrés, textuels, sonores, ou iconiques, mais à divulguer de façon automatisée la teneur de situation de tous ordres. (..) Nous pourrions affirmer que nous entrons dans le monde achevé de la technologie, ne désignant plus un discours portant sur la technique, mais un terme qui prendrait acte de sa faculté à proférer du verbe, du logos, mais dans l’unique but de garantir le vrai. Ce pouvoir constitue la caractéristique première de ce qui est nommé « l’intelligence artificielle », déterminant à la suite toutes les fonctions qui lui sont assignées . (..) Ce qui spécifie un nombre croissant d’architectures computationnelles, c’est qu’elles sont modélisées sur le cerveau humain, dont on suppose qu’il incarne une forme organisationnelle et systémique parfaite du traitement et l’appréhension du réel» p.13-14

 

Cette technologie revêt « un pouvoir injonctif » : le libre exercice de notre faculté de jugement et d’action se trouve substitué par des protocoles destinés à infléchir chacun de nos actes ou chaque impulsion du réel en vue de leur insuffler la bonne trajectoire à suivre . (..) L’humain se voit se soumettre aux équations de ses propres artefacts, dans l’objectif prioritaire de répondre à des intérêts privés et d’instaurer une organisation de la société en fonction de critères principalement utilitaristes  p.16

Commentaire : ceci est vrai de toute technologie, voir Ellul

Sa principale fonction serait d’énoncer la vérité.  Elle entrainerait  l’éradication  progressive des principes juridico-politiques qui nous fondent, ou la libre exercice de notre faculté de jugement et d’action (4ème de couverture)

L’IA se situe à la pointe avancée des « technologies de l’exponentiel » qui voient leur élaboration et leur mise sur le marché s’effectuer à des cadences toujours plus soutenues

L’IA est le veau d’or de notre temps, « l’enjeu économique jugé le plus décisif dans lequel il convient d’investir sans attendre avec détermination » ;

L’IA c’est l’agonie du politique, et l’avènement d’une « data driven society ». C’est la fin du politique, entendu comme l’expression de la volonté générale d’arrêter des décisions, dans la contradiction et la délibération, en vue de répondre au mieux à l’intérêt commun (..) c’est une « singularité ontologique » qui est appelée à se réaliser, redéfinissant de part en part la figure humaine, son statut, ses pouvoirs, ses droits» p27  C’est une des questions civilisationnelles et philosophiques majeures de notre temps, peut-être la question majeure..

L’IA est en aucune manière une réplique de l’intelligence humaine, il s’agit d’un mode de rationalité fondé sur des schémas restrictifs.

« Comment en est-on arrivé à cette forme d’enivrement et de renoncement collectifs qui contribuent à laisser libre cours à ceux qui œuvrent de façon acharnée à instaurer un pilotage automatisé des affaires humaines » p 30

En écho au livre de Jacques Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle (1954),  ce qui diffère entre l’époque d’Ellul et maintenant :

  • Portée totalisante des technologies numériques vouées, à terme, à s’immiscer dans tous les pans de la vie
  • Leur pouvoir d’infléchissement des comportements
  • La technique n’est plus un champ relativement autonome, il n’existe plus qu’un monde technoscientifique inféodé aux instances économiques qui dictent les trajectoires à emprunter, p32

Commentaire :

Pour Ellul, la technique ne se définit pas par une accumulation de machines. La technique a un rapport étroit avec la rationalité : c’est la recherche du moyen le plus efficace dans tous les domaines. Le développement technique s’exprime donc autant dans le domaine matériel que dans l’immatériel, en particulier dans le domaine de l’organisation sociale.

A partir de cette définition large, Ellul a longuement analysé les caractères de la technique. D’abord, la technique est devenue un phénomène autonome : autonomie par rapport à l’économique, le politique, le culturel, la morale et, en fin de compte, autonomie par rapport à l’homme lui-même. Il y a une automaticité du progrès technique : une avancée dans tel domaine en provoque inéluctablement une autre dans un domaine voisin ou plus éloigné. Il s’opère une dissolution des fins (assignables par une collectivité humaine) dans les moyens de la technique : « la technique se développe parce qu’elle se développe » [7]. Cette confusion des moyens et des fins est un des points-clé de l’analyse. La technique est devenue globale, universelle. Cette extension de la technique concerne l’ensemble des domaines d’activités de l’homme ainsi que l’ensemble des sociétés [8].

A partir de la fin des années soixante, Ellul va développer le concept de « système technicien » qui fournira le titre de son deuxième ouvrage sur le sujet, en 1977. Le développement et l’interaction des techniques entre elles font émerger un tout organisé, le système technicien, qui conditionne la société dans son entier. Décédé en 1994 Jacques Ellul n’a pu assister à l’extension à la planète entière de la « toile » Internet que ses écrits avaient largement anticipée

 

La question politique majeure selon Hannah Arendt (Responsabilité et jugement, 1971) est la défense de notre faculté de jugement, dans la mesure où elle détermine la possibilité d’actions individuelles et collectives se refusant à toute normativité infondée et  à des jeux de pouvoirs illégitimes

 

Chapitre V - Manifeste de l’action au temps de l’exponentiel

Faillite de notre conscience

Il nous faut sortir d’une éthique étriquée de la révolution numérique : celle fondée sur la sempiternelle et exclusive question des données personnelles et de la vie privée

« Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas de penseurs de l’internet, mais d’une pensée de la numérisation du monde, de son automatisation à terme intégrale et de toutes ses conséquences sur nos existences » p241

La question éthico-politique majeure : la préservation de notre autonomie de jugement et de notre liberté inconditionnelle à l’exercer, celle d’avoir « le courage de nous servir de notre propre entendement » pour reprendre la fameuse formule de Kant si emblématique des Lumières p.242

Il est aujourd’hui pressant de saisir que par l’instauration d’une infrastructure technico-économique inédite, ce qui s’institue  ce sont de nouveaux jeux de pouvoir, de modes d’organisation dégradants, des reculs sociaux et culturels p.243

Pour un conflit de rationalité

Entre une rationalité instrumentale de la technique et une rationalité ouverte, critique et inventive qui respecte l’axiome intangible de la pluralité humaine.

Une rationalité qui génère une furie innovatrice contribuant à l’instauration d’un utilitarisme généralisé et une rationalité pour cultiver notre inventivité en vue de l’expérimenter de multiples modes d’existence participant de notre épanouissement individuel et collectif p.247

 

Maintenant il nous faut des armes

Selon la pensée traditionnelle chinoise toute évolution brutale, toute renversement radical du monde organique serait voué à l’échec , car ces mouvements ont pour défaut majeur de se focaliser sur une cible unique et de désigner un ennemi unique.

« palabrer sans fin sur des « Places », où seule la parole semble faire office de politique, répond à une fonction cathartique et ne produit pas grand-chose »

« Ce n’est pas à une convergence des luttes qu’il faut appeler, mais à une simultanéité d’opérations menées partout où elles doivent l’être et inspirées par des principes communs.

« Plutôt que de nous leurrer sur un « contrôle » assuré par une assemblée d’élus, il est temps d’opposer des rapports de force, de défendre une éthique de l’action »

« Volonté d’ « être les acteurs de nos actes » (Descartes) que nous avons délaissée, celle qui entend grâce à notre libre arbitre, faire respecter les principes auxquels nous tenons nous rendant ainsi dignes d’estime aux yeux d’autrui comme de nous-mêmes ». ?

On s’effraie des fake news, mais personne ne met en garde à propos de ce qui façonne nos représentations, de ce qui neutralise la prise de conscience

« User d’une langue précise et riche, représente un bouclier contre le vulgaire lexique technolibéral »

« Parce que la question du travail est d’une importance suprême ; qu’il en est pas de plus haute il doit faire l’objet de toute notre attention »  « Il nous faut assurer collectivement la défense de notre vie de travail contre les instruments et les institutions qui menacent et méconnaissent le droit des personnes à utiliser leur énergie de façon créative » (Bulletin de la République 1948) Il faut sauver le droit du travail, face aux nouveaux proccessus de subordination

Autres domaines  d’action : l’éducation. L’urgence est de donner aux enfants tous les moyens leur permettant de se construire en tant qu’êtres autonomes, grâce à la fréquentation de livres imprimés qui favorisent une pleine attention et la maturation de la réflexion …

Dans le domaine de la médecine confisquée par l’industrie du numérique liguée au monde pharmaceutique

Dans le cadre de nos vies individuelles : refuser le port de capteurs sur nos corps, refuser les véhicules pilotés par l’industrie numérique. …

 

Le chant des divergences

Multiplier les expérimentations et refuser tout modèle d’organisation politique supposé répondre à toutes les contradictions. L’expérimentation permet de manifester en actes une distance à l’égard des règles qui s’imposent à nous. « Si chacun c’entre nous prend le parti d’expérimenter, décide de saisir de son existence et de donner forme aux aspirations logées au fond de son cœur, alors peut émerger une infinité de propositions qui éloignent tout modèle dominant, libérant l’effervescence de la vie faite de surgissement inattendus … »

  Dénonce le revenu de base universel, qui est puissamment soutenu par l’industrie du numérique et qui entérine l’éviction des personnes des lieux du travail, « laissant la main libre à l’incessante expansion technolibérale.

Concourir à l’émergence de formes de travail dignes et créatives, est le plus grand projet politique, éthique et  civilisationnel qui puisse se concevoir.

« La volonté d’expérimenter – de ce qui peut être tenu comme une nécessité vitale et un devoir moral – doit déborder du strict cadre du travail pour se manifester dans une multitude de champs de la société »

« Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas tant de biens communs, mais de façon d’être en commun qui se refusent à toute structure asymétrique de pouvoir, favorisent le plein épanouissement de chacun et respectent le principe inaliénable de notre pluralité »

« Faire de sa vie une œuvre d’art en cherchant à nous affranchir des normes et de carcans qui nous paralysent grâce à l’exercice de notre pouvoir créatif »